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Le Ciel taoïste, marchepied vers l’immortalité

Cet article est la version légèrement modifiée d'un article publié dans le n°5 du magazine Natives (Juin-Sept. 2021).

La manifestation du grand mystère

Le Ciel est la grande affaire des taoïstes dont l’origine remonte au petit matin du monde, à cette époque où le seul livre disponible se trouvait sur nos têtes. C’est ainsi que le sinogramme « Ciel » représente tout ce qui dépasse un homme qui marche les bras en croix. Le Ciel (Tian), c’est ce qui dépasse toute chose, même soi lorsqu’on se fait le plus grand possible.

Sur la Voie du Dao, le Ciel est généralement considéré comme le séjour des immortels. Pour d’autres, il n’est lui-même qu’un moyen d’accéder à quelque chose de plus grand encore, que le HuaïnanZi appelle le Mystère et que LaoZi (Ve s. av. JC), le fondateur légendaire du taoïsme, refuse de nommer pour ne pas le réduire et signifier en creux qu’il existe quelque chose qui n’est pas lui, ce qui est impossible pour un principe de totalité.

La cosmogonie taoïste

Le texte fondateur du taoïsme précise que « Le Tao engendre le Un, le Un engendre le 2, le 2 engendre le 3 et le 3 engendre les 10 000 êtres » (Tao Te King, 42). Cette stance en apparence anodine suggère que tout ce qui existe sur Terre provient d’une source unique, elle-même engendrée par un principe mystérieux que l’on appelle « Dao » et qu’en deçà du Un et du Ciel, il existe une autre réalité ou un autre état qui s’appelle le Dao ou le « Grand absolu ». Le Grand Un (Taï Yi) n’est pas l’origine du Tout. Il existe quelque chose avant le Un. Cette notion a donné lieu à de multiples interprétations et débats au sein de la communauté des lettrés et des sinologues.

Historiquement parlant, le taoïsme originel s’est peu attardé sur la formation de l’univers parce qu’il est présent de toute éternité, parce qu’il n’est qu’une manifestation parmi d’autres du Dao et qu’il ne peut donner lieu qu’à de pures spéculations mentales. Sans grand risque, LaoZi nous dit que «Quelque chose de confus et de mélangé était là, avant la naissance du Ciel et de la Terre, fait de silence et de vide » (TTK, 25). Puis LiZi nous dit qu’ « il y eut une grande Mutation, un grand Commencement, une grande Genèse (…). De la grande Genèse naît la forme. La matière jaillit de la grande Création originelle ». Contrairement à l’occident, la cosmogonie est tardive (HuainanZi, IIe s. av. JC.) et fait référence sans grande conviction à un géant, appelé Pangu (ou Panku) qui serait né d’un œuf (l’Unité Suprême, le Taï Yi) et du chaos primordial. Le jaune de la Terre se serait séparé du blanc du Ciel, le léger serait monté dans le Ciel (Yang) et le lourd aurait formé la Terre (Yin).

Le corps de PanGu reliait le Ciel et la Terre. Deux cornes sortaient de sa tête et deux défenses de sa mâchoire. Son corps était couvert de poils. Avec son marteau et ses ciseaux, il mit l’univers en forme. Mort d’épuisement et en guise d’offrande, son souffle devint le vent et les nuages, sa voix le tonnerre, son œil gauche le Soleil et son œil droit la Lune, ses quatre membres et sa tête les 5 monts sacrés, son sang les rivières, ses muscles et ses veines les strates de la Terre, sa chair la terre, ses cheveux et sa barbe les constellations, sa peau et ses poils les plantes et les arbres, ses dents et ses os les métaux et les pierres, sa moelle l’or et les pierres précieuses et sa sueur la pluie. La vermine de son corps se dispersa dans le vent et devint... les êtres humains. Contrairement au monde grec ou au texte biblique, il existe de nombreuses variantes de cette légende et aucune n’a pu fixer le mythe originel. D’autres cosmogonies mâtinées de bouddhisme (la Terre-Tortue portant quatre éléphants et le Ciel) ont pu apparaître, sans toutefois influencer significativement la société chinoise.

De manière générale, il est convenu que le monde du Ciel est le séjour invisible des fantômes, des esprits, des immortels et du Dao. Le monde de la Terre de son côté réunit les royaumes des particules, de la matière, des cellules, de l’énergie, de la lumière, de l’espace, de la forme, de la pensée et des émotions et des enfers. Chaque monde contient 9 plans successifs selon la fréquence ondulatoire qui le caractérise.

La respiration de l’univers et la fractalité du monde

Le pèlerin de la Voie se méfie des images réductrices qui figent l’histoire et l’immobilisent. A rebours, le taoïsme nous enseigne que tout n’est que mouvement, flux et reflux et que le Ciel lui-même ne fait pas exception à cette nécessité cinétique que l’on appelle la vie. C’est ainsi que sans le dire, les textes classiques nous parlent de respiration de l’univers (« Un Yin, un Yang, c’est le Tao » Yi Jing) et suggère de manière surprenante le « modèle de gravitation quantique à boucles », qui évoque la succession infinie de « Big Bang » (expansions) et de « Big bounces » (contractions). Ainsi, le « Big Bang » que les astrophysiciens tentent d’approcher à grand renfort d’instruments, ne serait qu’un vulgaire « big bang anthropique » mais en aucun cas l’origine véritable de la Création. Avec le rythme ample qui lui est propre, l’univers et le Ciel respireraient comme un mammifère ordinaire, signifiant en cela que le macrocosme du Ciel est à l’image du microcosme de l’Homme et la fractalité vertigineuse du monde.

On retrouve cette fractalité et résonance entre les plans dans le « Classique de la voie et de ses vertus », qui déclare que « l’Homme dépend des lois de la Terre, la Terre dépend des lois du Ciel, le Ciel dépend des lois du Dao et le Dao ne dépend que de lui-même » (Tao Te King, 25). En effet, l’homme n’a pas d’autres choix que de s’adapter à la météo et aux saisons, aux plis du terrain et à la fertilité de la Terre. La nature elle-même ne peut se défaire de sa position par rapport au soleil, de l’inclinaison de la planète, des éruptions solaires et d’éventuelles chutes de météorites. Le Ciel répond aux lois du grand mystère (Dao) et il peut même être imaginé que d’autres lois physiques que la gravitation puissent exister dans d’autres univers.

S’inspirant du premier texte de la culture chinoise, le « Classique des mutations » (Yi Jing), la sagesse taoïste fait reposer l’ordre du monde sur le principe de la bipolarité dynamique du Yin/Yang. Toute manifestation d’un mouvement est la traduction d’une force qui la complète et qui généralement ne se voit pas ou moins. Ainsi, sur le plan cosmologique et spéculatif, le concept de vide interstellaire est à appréhender à parité avec le concept de matière, la matière noire est à convoquer dès que l’on parle de lumière. A l’échelon corpusculaire, Fritjof COPRA a par ailleurs remarquablement posé dans « Le Tao de la physique », les liens qui peuvent exister entre la sagesse taoïste et la physique quantique.

L’interprétation du Ciel aux temps de l’empire

Carte la plus proche du Dao, l’empereur « Fils du Ciel » (TianZi) examinait attentivement la voûte céleste pour gouverner son empire à l’image du Ciel immuable et harmonieux, et anticiper les événements susceptibles de survenir. Le haut étant à l’image de ce qui est en bas (comme dans la tradition hermétique occidentale), les astrologues impériaux interprétaient souvent au péril de leur vie, le mouvement des 28 constellations, des astres et des phénomènes cosmiques (comètes, éclipses, tâches solaires…). Discipline de pouvoir, certaines époques ont interdit au peuple chinois de consulter des astrologues. Inscrite dans le Ciel et gage de sa destinée (4 piliers), il est encore très difficile aujourd’hui de demander à un Chinois sa date de naissance.

Le Ciel sur le plan symbolique

Sur le plan symbolique, le taoïsme considère que le plan manifesté se réalise sur 3 mondes, le chiffre « Trois » renvoyant à l’enfant qui a besoin du « deux » de ses parents pour exister*. Ces trois mondes sont ceux de la Terre et du Ciel mais également celui de l’Homme qui, à l‘image du Géant Pangu, assure le lien entre le temps du Ciel et l’espace de la Terre.

Différentes représentations existent pour traduire ces trois plans de manifestation de notre réalité. 

Le sinogramme du « Roi » ou du « souverain » (Wang) traduit la reliance entre le plan de la Terre, le plan des Hommes et le plan du Ciel. Ces trois plans sont intereliés et agir sur l’un entraine immanquablement une conséquence sur l’un ou l’autre des deux autres mondes. Le monde du Ciel est naturellement lié à l’unité (le trait unique du cercle), à ce qui est léger, au vide (qui est un plein potentiel et non manifesté), à la lumière, à l’information, mais également au psychique et au parapsychique, à la conscience humaine, à la création consciente ou inconsciente. Ainsi, l’inter-relation des plans suggère que le Ciel peut influencer l’Homme mais également que l’Homme peut influencer le Ciel, par ses pensées et ses émotions notamment : « Qui participe à l’harmonie du ciel partage la joie du ciel. La joie du ciel est entretenue dans l’univers par l’âme du saint». (Tchouang Tseu - L’œuvre complète, Chap.XIII, traduction Liou Kia-Hway, La Pléiade)

Le Ciel est le Grand Yang, symbolisé par 3 traits pleins parmi les 8 trigrammes découverts par le légendaire FuXi il y a plus de 3 000 ans selon la tradition.

Il est associé à la force créative de la vie, à l’activité mais également à l’immatérialité, à l’universalité et l’infinitude, au sans-forme, à l’énergie et à la prise d’initiative (la création du monde). Dans l’analyse du BaGua (8 trigrammes), un excès de Ciel peut amener à une forme de rigidité mentale, d’incrustation des croyances ou bien d’évaporation et de fuite mystique.

Le Ciel est souvent associé à l’énergie du Père et son pendant terrestre renvoie à la maternité de la Mère nourricière, qui accueille tout, le meilleur comme ce qui l'est moins. Le Ciel-Père est en charge de l’esprit (conscience, information, sens) quand la Mère-Terre est davantage en charge de la nourriture des corps et des cœurs. L’Homme entre les deux, tente de gérer au mieux ses deux parents. Comme l’a écrit le poète Zhang Zaï (1020-1077, époque Song): « Le Grand Yang, on l’appelle père, le Grand Yin, on l’appelle mère. Ceci existe depuis la nuit des temps. Terre et Ciel se mélangent. Voilà pourquoi le Ciel et la Terre remplissent mon corps ».

L’alchimie taoïste permet de rejoindre le Ciel 

On l’a dit, le Ciel est la grande affaire des taoïstes puisque le sinogramme « Dao » montre un humain qui chemine résolument vers l’origine et la racine des choses. Fondamentalement, le taoïsme n’est pas un art de la tête ou le simple matériau des lettrés. Il est d’abord et avant tout une voie alchimique et d’éveil car il est dit que celui qui parle du Tao sans le pratiquer par l’art du corps et du souffle, « décrit un bâtiment sans jamais n’y entrer dedans ».

La navette spatiale pour accéder au Ciel dont nous parle la sagesse taoïste s’appelle le corps. Son carburant s’appelle le souffle et la méditation alchimique en est le moteur. La feuille de route du voyage céleste passe par l’accumulation d’une grande vitalité physique et capacité énergétique dans le corps (Plan du Jing et de la Terre) que la tradition a appelée « Nourrir le vivre » (Yang Sheng) puis par l’installation du calme et la pacification de ses émotions (Plan du Qi et de l’Homme) pour conserver l’énergie et rejoindre la grande quiétude céleste. Le pratiquant de l’alchimie taoïste travaille alors ses fonctions psychiques (concentration, volonté, ouverture d’esprit, lâcher-prise…) puis dans un dernier temps parapsychiques (intuition, fulgurances…) pour retrouver le Ciel et le vide (Wuji).

Cette alchimie taoïste interne (NeiDan Gong) et ce retour à l’unité du Ciel est un travail patient, à la convergence du corps, de l’énergie et de l’esprit qui explique le soin particulier à consacrer à ce que l’on mange, boit ou respire, à ce que l’on regarde ou entend, à nos relations et à notre rapport à la nature. A l’image d’un pianiste, le processus suppose de répéter les exercices avec régularité pour intégrer l’information sur le plan cellulaire puis se libérer du corps et de la respiration. Il suppose l’ouverture préalable du Cœur sous peine de donner vie à ses démons intérieurs ainsi que la faculté de concentrer sans force et durablement son mental, un peu à l’image d’un rêve lucide. La joie est présente à tout moment, une joie de pratique, d’intention douce et non d’objectif, une joie de conséquence et non de volonté.

Le pratiquant travaille dans un premier temps avec ses organes et son propre univers corporel. Au fil du temps, il apprend à travailler en groupe puis progressivement avec les forces de la nature, les arbres, les rivières et les pierres, puis avec l’énergie de la terre, du soleil, de la lune puis de la Grande Ourse, de l’étoile polaire (centre supposé du Ciel et pivot céleste), puis de l’ensemble de la Voie lactée, de l’ensemble de l’univers et au-delà. Un enseignant ayant déjà cheminé sur la Voie est requis pour les exercices les plus avancés. A un certain stade, le Maître n’est plus nécessaire car le Dao prend la relève et « on est enseigné par ce qui est ».

Accéder à l’outre-Ciel et à l’immortalité

Lorsque toutes les portes sont ouvertes (notamment le 3è œil « TianMu » et la porte du Ciel « TianMen » au sommet du crâne), le pratiquant recouvre le plan du Ciel (Plan du Shen et de l’esprit). La respiration s’est progressivement ralentie au point de quasiment disparaître et ressemble de plus en plus à la respiration de l’embryon dans le ventre de sa mère. La conscience altérée s’expanse jusqu’à fusionner et vibrer avec l’ensemble de l’univers. Ses cellules-capteurs lui confirment qu’il est sur la bonne voie car elles proviennent de l’origine de l’univers et ont déjà parcouru le chemin. Elles vibrent à l’unisson d’une fréquence qui n’est plus celle de la matière. Chacune devient un petit univers qui rappelle l’imbrication fractale de la forme. Le voyage nous fait passer par l’étape d’un amour universel d’une pureté infinie, très éloigné des mesquineries anthropiques. Il nous fait ensuite retrouver le sans-forme, la mer du calme absolu, affranchie du temps et de l’espace, ce non-lieu d’où peut apparaître tous les possibles et que de nombreuses traditions appellent la « Conscience pure », mélange de volition et de non vouloir, totalité de l’Olympe et du grand Mystère cité par le HuainanZi. 

Sur le chemin existe le temps de la bascule. Le pratiquant ne sait plus s’il observe l’univers depuis la Terre ou s’il observe la Terre depuis l’univers. Ce temps du « pivot » ne lui permet plus de distinguer les deux et il se souvient de cette parabole de Tchouang Tseu qui ne sait plus s’il est un homme qui rêve d’être un papillon ou l’inverse. Les voiles se soulèvent et la compréhension du monde apparaît, dans son halo éblouissant d’évidence et de simplicité. La fractalité est partout et il ne sait plus si le plein est dans le vide ou le vide dans le plein, si l’Homme est inclus dans l’Univers ou si c’est l’Homme qui le contient, si la petite conscience dépend de la Grande Conscience ou si la réciproque l’emporte. Il ressent la boucle, le Ciel dans la Terre et la Terre dans le Ciel, le Yin dans le Yang et le Yang dans le Yin du symbole du TaïJi. Il comprend l’expression paradoxale taoïste selon laquelle il convient de « s’ancrer dans le Ciel et de se couler dans la Terre ». Pleinement présent et ouvert, affranchi du temps et de l’espace, rayonnant d’un amour inconditionnel, vibrant à l’unisson de l’univers, l’ « alchinaute » ressent dans l’instant l’ensemble des 18 principes de la Création, comprend les lois du monde et devient l’équation de l’harmonie de l’univers :

Harmonie = Vie*Infini*Trois mondes*Information.

L’Homme-Univers a trouvé la Voie, le territoire de la non-question, la fusion avec ce qui est et ce qui n’est pas, avec ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore. 

Parvenu dans l’outre-Ciel, le peuple l’appellera immortel céleste, ce qui pour lui, ne veut déjà plus rien dire. 

***

*Lire sur cette question « la symbolique des nombres dans la Chine traditionnelle » d’E. Rochat de la Vallée – Ed. Desclée de Brouwer, 2006.

Bibliographie : 

Isabelle ROBINET : « Comprendre le Tao », Albin Michel

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